Pourquoi le zome, pas le dôme

Du Black Mountain College de Buckminster Fuller en 1949 à la commune Drop City de Steve Baer en 1968, jusqu'aux structures Evozome aujourd'hui — ce que la géométrie du zome nous apprend sur la régénération, l'acoustique, et l'inscription d'un bâti dans le vivant.

Il y a un malentendu poli, presque attendrissant, qui revient à chaque fois qu'on présente NOÉ. *« Donc vous proposez des dômes géodésiques ? »* La réponse est non. Et la raison de ce non n'est pas un détail. C'est une histoire qui commence en 1948, dans le sud des États-Unis, et qui passe par une commune hippie du Colorado, un autodidacte du Nouveau-Mexique, et finit aujourd'hui dans les forêts d'Europe avec une signature serbe.

Le dôme, le zome. Une lettre de différence. Et tout un monde de conséquences.

Le dôme géodésique : la promesse de Buckminster Fuller

En 1948, sur le campus expérimental de Black Mountain College en Caroline du Nord, un inventeur américain de cinquante-trois ans s’acharne à monter une coupole faite de lames de stores vénitiens en aluminium. Buckminster Fuller cherche depuis des années à donner forme à ce qu’il appelle la energetic-synergetic geometry — une façon de construire des abris en minimisant la matière, en maximisant la solidité. Il essaie l’icosaèdre. La structure s’effondre. Il l’a baptisée plus tard, avec humour, le supine dome.

L’année suivante, en 1949, il y arrive. Quatre mètres trente de diamètre, tubes d’aluminium d’aviation, peau vinyle. Le premier dôme géodésique autoportant de l’histoire. Quelques années plus tard, il y aura le pavillon US à l’Expo 67 de Montréal — la grande sphère qui domine encore l’île Sainte-Hélène — et la légende sera lancée.

La promesse était belle. Une géométrie triangulée à l’infini, légère, démontable, capable d’enclore le volume maximal pour la surface minimale. Une réponse à la crise du logement, au mythe de l’utopie communautaire des années soixante-dix, à l’idée d’une architecture pour Mars. Tout le monde a essayé d’en construire un. Les communes, les architectes, les ingénieurs, les bricoleurs.

Et puis, en l’habitant, on a découvert ce que les schémas ne montrent pas. La courbure focalise le son comme un miroir parabolique : depuis un point du dôme, on entend distinctement la conversation tenue à l’autre bout, comme si l’interlocuteur était à un mètre. La pluie tape de partout à la fois. Les jonctions de la triangulation, multiples, deviennent autant de points de fuite pour l’eau, le vent, la chaleur. Et la silhouette, vue de loin, est celle d’une bulle technologique posée dans le paysage — magnifique pour qui aime la machine, étrange pour qui aime le lieu.

Le dôme géodésique n’est pas une mauvaise idée. C’est une excellente idée pour des serres, des observatoires, des halls expo. Mais comme lieu où dormir, lire, manger, écouter — il pose plus de questions qu’il n’en résout.

Le zome : Steve Baer prend l’autre route

Au même moment, dans les déserts du sud-ouest américain, un homme du nom de Steve Baer fait un autre pari. Baer n’est ni architecte ni ingénieur — il a étudié les mathématiques et la physique, mais c’est sur le terrain, en construisant, qu’il découvre la géométrie qui va le porter. Il étudie la géométrie de Fuller, en admire l’élégance, mais sent qu’il y a une marge. Le triangle est la forme la plus stable du plan — soit. Mais le polyèdre rhombique offre quelque chose que le triangle ne donne pas : la flexibilité de l’angle, la possibilité d’agréger, l’inscription d’une géométrie qu’on retrouve dans les cristaux, les ruches, certaines structures végétales.

Baer baptise sa forme le zome — contraction de zonohedron et dome. Un zonohedron, en géométrie, est un polyèdre convexe dont les faces sont des polygones avec leurs arêtes en paires parallèles. Concrètement, le zome est un réseau d’angles à cent vingt degrés, dans une géométrie qu’on appelle aussi rhombic dodecahedron exploded. La forme est faite pour s’agréger comme une grappe, pas pour se fermer en sphère.

Les premiers prototypes naissent à la fin des années soixante, à Drop City — une commune d’artistes installée près de Trinidad, dans le Colorado, qui rebut des toits de voitures de casse pour bâtir ses toits domestiques. Le zome y trouve son premier terrain de jeu. En 1969, Baer fonde à Albuquerque, au Nouveau-Mexique, l’entreprise Zomeworks. Sa propre maison à Corrales, près d’Albuquerque, devient le manifeste vivant de la forme : un agrégat de zomes adossés les uns aux autres, équipés de murs solaires passifs qu’il a lui-même brevetés.

Ce que le zome apporte, le dôme ne pouvait pas le donner.

Pourquoi la différence compte

L’acoustique. Le zome, parce qu’il agrège des polygones plats et qu’il évite la courbure sphérique, ne focalise pas le son. Une conversation reste là où elle est tenue. Une musique, écoutée à l’intérieur, garde sa profondeur. Cela paraît anecdotique sur un schéma ; cela transforme une nuit.

La lumière. Les facettes planes du zome dispersent la lumière du jour en directions multiples, sans le point chaud qu’un dôme courbe peut produire à certaines heures. À l’aube et au couchant, l’intérieur d’un zome se peuple d’une lumière étagée, presque liturgique, qui donne au temps une lenteur particulière.

L’inscription paysagère. Vu de loin, un zome ne se lit pas comme une bulle posée. Il se lit comme un cristal, un fragment minéral, un éclat. Sa géométrie rappelle ce qu’on trouve déjà dans le monde — les ruches, les cellules végétales, les calcaires fracturés du Quercy. Le zome n’est pas une greffe technologique. C’est un objet qui appartient au paysage qu’il rencontre.

La modularité. Parce que le zome se compose de polyèdres agrégeables, on peut le faire petit ou grand, le coller à un autre, l’ouvrir, le fermer. La forme suit la fonction, et la fonction suit le lieu. Un dôme géodésique, par construction, est une sphère qu’on coupe à la hauteur qu’on veut. Le zome, lui, se compose comme une phrase.

La géométrie n'est pas un détail technique. C'est le premier acte écologique d'un bâtiment.

Evozome : le zome au XXIe siècle

Pour faire vivre cette tradition aujourd’hui, NOÉ travaille avec Evozome — studio d’architectes-artisans fondé en Serbie. Leur démarche s’inscrit explicitement dans la lignée de la biomimétique théorisée par Janine Benyus : « l’émulation consciente du génie de la nature ». Ce n’est plus seulement la géométrie de Baer, c’est aussi la façon de penser le matériau, le sol, l’énergie, le démontage.

Trois projets parmi d’autres disent la palette d’Evozome. La Zome verrière, dont la trame structurelle s’habille de verre pour dialoguer directement avec la canopée d’une forêt — lumière, air et vivant deviennent matériaux à part entière. Le Diamond, dont la toiture facettée évoque une pierre taillée et qui, posé entre les arbres, reste visible d’en haut mais presque invisible d’en bas. L’Armadillo, deux carapaces géométriques en pleine clairière, démontables, surélevées sur pylônes ajustables, conçues pour tous les climats.

Chaque structure Evozome partage une discipline : empreinte minimale au sol (les pylônes plutôt que la dalle), démontabilité (rien n’est ancré pour toujours), matériaux choisis pour ce qu’ils racontent du lieu plutôt que pour leur coût au mètre carré. C’est l’inverse de la production industrielle qui pose un objet identique partout, indépendamment du contexte. Le zome Evozome arrive sur un terrain comme un invité, pas comme un colonisateur.

Pour le propriétaire d’un domaine

Trois choses concrètes, si vous êtes vigneron, châtelain, agriculteur ou propriétaire forestier.

L’acoustique vous gagne du temps de présence. Les voyageurs qui passent une nuit dans un zome dorment mieux que dans un dôme. Ils restent plus longtemps. Ils reviennent. C’est mesurable sur les programmes existants en Europe régénérative.

L’intégration patrimoniale rassure les voisins, les architectes des Bâtiments de France, les associations locales. Un zome bois posé en lisière de forêt ou en haut d’une parcelle de vigne ne ressemble pas à une caravane luxe. Il ressemble à un objet qu’on n’a pas besoin de justifier. Ça change beaucoup de choses dans les rapports de voisinage.

Le démontage est garanti. Si vous décidez dans dix ans de vendre votre domaine, de changer d’orientation, de récupérer la parcelle pour vos propres projets — le zome se retire. Il ne laisse pas un radier béton, pas un échafaudage d’IPN, pas une cicatrice. Il laisse une herbe qui repousse en six mois.

Un objet juste, dans un lieu juste, pour des gens justes.

En résumé

Le dôme géodésique est une promesse industrielle des années cinquante qui n’a pas tout livré. Le zome, son cousin moins connu, est une promesse artisanale et géométrique qui livre exactement ce qu’on lui demande aujourd’hui : un objet qui respecte l’oreille, l’œil, le sol et le voisin.

NOÉ n’a pas choisi le zome par mode. NOÉ a choisi le zome parce que, quand on regarde de près ce que vivent les voyageurs et ce que vivent les propriétaires, c’est la seule géométrie qui tienne. Mamou-Mani signe la vision. Evozome construit. Le résultat, c’est un éclat de polyèdres dans un terroir vivant. Pas une bulle. Pas un objet venu d’ailleurs. Quelque chose qui appartient au lieu, et qui prolonge ce que le lieu raconte déjà.

— Didier Vanbellingen
NOÉ Experiences · Sud-Ouest · 2026